Neutralité carbone, objectif 1,5°C, IAM… Ces termes abscons envahissent le débat journalistique et les rapports du GIEC, sans que leur signification réelle soit toujours bien comprise. Sociologue, chargée de recherche CNRS et lauréate de la Médaille de bronze pour ses travaux sur le GIEC, Béatrice Cointe a voulu offrir des points de repère à celles et ceux que ces questions intéressent. Le résultat : Manuel des futurs climatiques, paru le 3 septembre aux éditions Premier Parallèle, un ouvrage aussi pédagogique qu’accessible.

Un ouvrage de terminologie climatique ? Oui mais pas seulement, Béatrice Cointe, chercheuse à i3-CSI, (Centre de Sociologie de l’Innovation, équipe de Mines Paris), nous entraîne dans les coulisses du GIEC, véritable tour de Babel scientifique, où se rencontrent des chercheurs de nationalités et de cultures diverses, dont les disciplines n’ont parfois rien en commun. On y perçoit déjà, en filigrane, les tensions qui opposent pays du Nord et pays du Sud. « Ce groupe de chercheurs aux spécialités très hétérogènes, bien que réunies sous l’appellation commune de “sciences du climat”, est amené à travailler ensemble. Ces sciences du climat rassemblent en effet des spécialistes dont les domaines vont de l’étude du plancton à la rénovation du bâti, en passant par la reconstitution des paléoclimats », précise la chercheuse.
Quel est l’outil principal de travail de ces chercheurs ? Le rôle central des scénarios climatiques, ces dispositifs qui permettent d’harmoniser les hypothèses sur l’avenir à travers des modèles décrits par la chercheuse, « des représentations du monde » indique Béatrice qui a suivi leur construction au plus près. Elle en retrace aussi la généalogie insoupçonnée : le rapport Les Limites à la croissance du Club de Rome, qui réunissait scientifiques et économistes de 52 pays, et l’Institut international pour l’analyse des systèmes appliquée (IIASA), lieu de coopération scientifique improbable entre blocs Est et Ouest en pleine Guerre froide. De cette histoire naît une question saisissante : comment le futur planétaire est-il devenu un objet que l’on cherche à cartographier et à diriger ?
Le dernier rapport du GIEC, publié en 2022, faisait état de trois mille scénarios découlant de la multiplicité des données. « Ils sont produits par des modèles numériques d’une grande complexité, intégrant systèmes énergétiques, humains et environnementaux : loin d’être de simples résultats académiques, ils sont liés à la manière dont le changement climatique a été construit comme un problème global, prospectif mais aussi systémique et c’est cette intrication que je cherche à démêler. » reprend la chercheuse.
L’enquête ne s’arrête pas aux laboratoires : la diplomatie s’invite aussi dans les travaux du GIEC, devenu un acteur incontournable des négociations climatiques internationales. Les scénarios ne sont pas de simples outils techniques, ils sont pris dans des tensions géopolitiques : les pays du Nord et du Sud ont des intérêts divergents, tout comme les pays producteurs de pétrole et de gaz face à ceux qui n’en ont pas et chacun y projette sa propre lecture des trajectoires de sortie des énergies fossiles.
Cette diversité de modèles n’est non seulement pas neutre mais porte aussi en elle les antagonismes Nord-Sud déjà perceptibles au sein du GIEC. L’exemple de COFFEE (COmpact Framework For Energy and the Environment) est parlant.
Ce modèle appartient à la famille des IAM (Integrated Assessment Models), ces outils numériques qui simulent les interactions entre systèmes énergétiques, économiques et environnementaux pour produire des scénarios climatiques, une famille dont COFFEE est l’un des rares représentants conçus par un pays du Sud. Chaque IAM porte la marque de l’équipe qui l’a conçu, « COFFEE, pensé pour éclairer la décarbonation du Brésil, montre bien comment, dans ce pays, l’énergie, la technologie et l’agriculture sont liées. Et par conséquent, cela met en évidence un point de vue que les autres modèles ne questionnent presque jamais : les trajectoires énergétiques des pays du Nord servent de toile de fond, c’est un cadre qu’on ne remet pas en cause. Ainsi, la conversion aux biocarburants, qui joue un rôle important dans le mix énergétique pour COFFEE, paraît réaliste aux ingénieurs locaux, alors qu’ils restent marginaux ailleurs » reprend la chercheuse.
Enfin, l’économie s’invite elle aussi dans l’équation. Évaluer et comparer les coûts et les bénéfices de l’action climatique, c’est un peu le cœur des travaux des économistes du climat, notamment à travers un outil qui a l’air anodin : le taux d’actualisation. Il sert à estimer aujourd’hui la valeur d’un flux financier futur, selon l’idée qu’une somme reçue tout de suite vaut plus que la même somme reçue plus tard. Liliana Doganova, chercheuse à i3-CSI et autrice de Discounting the Future (Zone Books, 2024), qualifie cet instrument de véritable technologie politique : selon la valeur qu’on lui donne, il favorise ou au contraire pénalise les investissements de long terme nécessaires à la transition climatique, en minimisant l’importance des dommages futurs, ou à l’inverse en valorisant la responsabilité envers les générations à venir. Certains calculs en arrivent ainsi à minimiser le coût d’une déforestation qui aurait lieu dans une cinquantaine d’années, comparé à celui de la fermeture d’un puits pétrolier. Une question se pose alors à la lecture de ce livre : peut-on vraiment mettre en balance la viabilité de la planète avec un coût financier ?
Ainsi, sous une apparence de neutralité technique, ce sont des rapports de force bien réels qui se rejouent dans ces scénarios. Même si les données sont précises, une multitude de scénarios reste envisageable. Et c’est bien parce que l’éventail des futurs climatiques est varié, contesté et jamais neutre que le Manuel des futurs climatiques invite à décrypter ce jeu de tensions, entre science, diplomatie et économie.
Premier Parallèle© Sylvain Golvet © Littopia
Découvrez la mise en lumière des Futures Climatiques par Mines Paris PSL
