Comment intégrer des outils qui ne connaissent rien de votre organisation, mais transforment déjà la façon d’y travailler ? C’est la question qu’explore Gérer les IA génératives. Cadres, méthodes et dispositifs (Presses des Mines, 2026). L’ouvrage est issu des travaux du Bauhaus des Transitions, une Chaire de Mines Paris-PSL étudiant la gestion de l’inconnu.Il s’adresse aux cadres, dirigeants, scientifiques et fonctionnaires confrontés aux défis contemporains. Le livre défend une approche, la gestion conceptive, qui consiste à concevoir collectivement ce qui n’existe pas encore plutôt qu’à optimiser ce qui est déjà connu. Antoine Bordas, codirecteur de l’ouvrage et post-doctorant à i3-CGS (Mines Paris – PSL), revient sur la démarche.
Les IA génératives sont polyvalentes et puissantes, mais elles arrivent dans les organisations sans en connaître les métiers, les processus ou les usagers. Cette généricité fait leur force, mais elle les prive de repères. Pour qu’elles produisent une valeur réelle, il faut les ancrer en permanence dans un contexte. Leur rôle évolue également, puisqu’elles n’exécutent plus seulement des tâches mais participent à la rédaction, à la décision, à l’innovation. De nouvelles questions se posent alors. Comment travailler avec de nouveaux outils ? Quels impacts sur les formes d’organisation des entreprises ? Qui porte la responsabilité ? Les cadres managériaux organisationnels et de gouvernance actuels peinent encore à y répondre.
Pour avancer sur ces questions, l’équipe a fait le choix du terrain. « Depuis 2024, nous étudions cette question de la bonne gestion des IA génératives au sein d’ateliers. Nous n’y faisons pas seulement de la recherche académique, nous nous immergeons dans des situations concrètes, aux côtés de praticiens », explique Antoine Bordas.
Une clarification s’impose d’abord. « Le terme “génératif” recouvre des outils très différents, des générateurs d’images aux moteurs de synthèse documentaire. Un moteur de recherche retrouve une information existante, alors qu’une IA générative déduit sa réponse. Elle interprète la demande, mobilise des connaissances latentes, puis met en forme le résultat », précise-t-il.
« Les IA génératives ne proposent pas de solutions radicalement nouvelles. Elles excellent en revanche à des solutions connues et à repérer les risques. Les comprendre, c’est aussi comprendre ce qu’elles font à l’organisation qui les intègre, et comment celle-ci doit évoluer pour les accueillir », poursuit-il. Déterminer ce que l’on peut en attendre est donc essentiel.
Loin de se substituer aux équipes, ces outils remettent en question les pratiques de gestion. C’est l’objet des ateliers organisés sous l’égide du Bauhaus des Transitions, qui ont réuni des professionnels de grandes entreprises, de start-up, d’institutions publiques et d’organismes de régulation, ainsi que des chercheurs. Concepts, cadres de raisonnement et cas concrets ont servi de base au travail collectif. « Nous souhaitons que ces ateliers permettent de s’interroger sur ce qu’est une bonne gestion lorsque les IA génératives entrent dans l’organisation », souligne Antoine Bordas.
L’un des cas présentés dans l’ouvrage et abordés en atelier porte sur l’industrie automobile. Les inventeurs interrogés chez l’un des constructeurs indiquent que l’IA est rarement utilisée pour concevoir de nouveaux produits. Elle sert surtout en fin de développement, pour corriger des problèmes repérés lors des tests. Les auteurs de l’enquête parlent d’« exploitation inventive », une démarche créative qui ne remet pas en cause l’existant. Deux types de freins limitent un usage plus exploratoire, à savoir des données abondantes mais difficiles à exploiter et une organisation peu favorable. La responsabilité est partagée avec les équipementiers, aucun processus n’est dédié à ces usages, et les inventeurs se sentent peu légitimes à porter des innovations plus ambitieuses.
L’ouvrage prolonge ces échanges en s’appuyant sur des travaux de recherche. Il en ressort une idée qui bouscule la vision classique du management, mais qui est au cœur du concept de gestion conceptive développé à i3-CGS. Le manager n’est plus seulement celui qui décide et contrôle, il devient le concepteur d’un environnement où les apprentissages et explorations sont rendus possibles.
Une lecture utile pour les dirigeants et les cadres qui doivent dès maintenant intégrer ces outils. Les travaux, eux, continuent. « Un nouveau format d’ateliers et un programme de recherche plus large pour caractériser la bonne gestion des IA génératives déjà en cours” », conclut Antoine Bordas.
Antoine Bordas, Pascal Le Masson et Benoît Weil (dir.), Gérer les IA génératives. Cadres, méthodes et dispositifs, Presses des Mines, 2026.
