
Et si le sous-sol, où des personnes descendent pourtant quotidiennement travailler et où subsistent parfois des formes de vie microscopiques, n’était pas l’espace vide que l’on imagine ? Postdoctorante au sein de l’i3-CSI, Lisa Claussmann signe avec Sous le sol son premier livre, consacré aux travailleurs, aux résidus industriels et aux infrastructures qui font du sous-sol le réceptacle de nos modernités écologiques. Elle y souligne le paradoxe d’un enfouissement mené au nom de l’environnement, dans des espaces que l’on croit inertes.
Dans ce livre construit comme des carnets d’enquête, à la manière de ceux d’Émile Zola, la chercheuse accompagne les travailleurs dans les sous-sols, devenus aujourd’hui le lieu de stockage de produits toxiques. « Les travailleurs sont pris entre des conditions de travail très éprouvantes et la fidélité au domaine de la mine tout en étant tenus par la promesse écologique portée par les projets d’enfouissement » détaille-t-elle. La scientifique décrit le travail de ces techniciens, anciens mineurs pour la plupart qui ont pu reconvertir leur savoir-faire dans ce nouveau débouché. Le travail du sous-sol permet de mettre l’espace souterrain en mouvement, de lui « donner la vie » comme certains mineurs aiment à le rappeler.
Mais le sous-sol est-il vraiment mort ? L’homme peut-il réellement le maîtriser ? Figures incontournables du paysage du nord de la France depuis les années 1850, les terrils, amas de résidus miniers, sont eux-mêmes contaminés et à l’origine de maladies professionnelles. À Wittelsheim (Haut-Rhin), StocaMine, centre de stockage souterrain de déchets dangereux installé dans une ancienne mine de potasse, a été ravagé par un incendie en septembre 2002, l’accident a entraîné l’arrêt de l’exploitation. Le cocktail de produits toxiques présent dans les déchets ayant réagi avec la composition des couches géologiques complexifie la traçabilité des conséquences de l’incendie sur la santé des travailleurs et de l’environnement. « Comme sur le sous-sol, il est très difficile de mesurer ses effets sur la santé des personnes exposées » poursuit la chercheuse, qui s’est également intéressée à la « violence lente ». Ce concept, forgé par Rob Nixon et repris par Lisa, désigne les effets à très long terme sur la santé des personnes exposées, qu’il s’agisse des travailleurs ou des riverains.
Malgré les dangers, on continue d’enfouir ce que la loi définit comme des « déchets ultimes » : des déchets qui ne peuvent plus être recyclés ni valorisés, que ce soit par la matière ou par l’énergie, dans les conditions techniques et économiques du moment. Cette logique s’étend aujourd’hui au captage et stockage du CO2 qui consiste à enfouir le dioxyde de carbone issu des activités industrielles. Le CO2 est compressé sous forme de fluide injecté grâce à une canalisation souterraine a plusieurs milliers de mètres sous terre. « En France, le secteur industriel, spécifiquement concerné par le stockage de CO2, était responsable de 17% de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre en 2025. Depuis le début des années 2020, des projets de captage et de stockage de CO2 se sont développés en Italie, en France, en Belgique aux Pays-Bas, au Danemark ou encore en Norvège » explique-t-elle. Lisa continue ses carnets d’enquêtes par la description de ce nouveau marché climatique encore inconnu du grand public. L’industrie pétrolière ambitionne d’en devenir le leader européen, en faisant valoir un savoir-faire scientifique et technique acquis au fil de décennies d’extraction minière et pétrolière. « J’ai aussi voulu montrer que cette nouvelle exploitation du sous-sol repose, comme autrefois la mine, sur un savoir-faire hérité des exploitations antérieures du territoire. ». La jeune chercheuse a visité les espaces de stockage de Northern Lights une unité portuaire spécialisée en exposant à ces visiteurs des équipements flambant neufs et ultra modernes. La jeune chercheuse s’interroge sur le développement de ce secteur alors que la capacité de stockage du CO2 dans le sous-sol est encore à l’étude.
Son enquête nous invite ainsi, peut-être, à porter un regard nouveau sur ce qui se trouve sous nos pieds. « L’enfouissement des déchets toxiques a tendance à nous les faire oublier, précisément parce qu’ils sont tenus à distance, des espaces rendus invisibles. Cela nous dispense de réfléchir à la nécessité de produire moins de déchets industriels. Mon ambition est de nous amener à nous interroger collectivement : que vaut une protection de l’environnement qui exclut le sous-sol ? » conclut-elle.
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