Polytechnique Insights – Journal de l’Institut Polytechnique de Paris, 29 Septembre 2026
![]() Irène Georgescu professeure des universités en sciences de gestion à Montpellier Management, Université de Montpellier | ![]() Etienne Minvielle directeur du Centre de recherche en gestion de l’École polytechnique (IP Paris) | ![]() Israa Salma chercheuse en management de santé au Gustave Roussy Cancer Center et à l’I3-CRG (IP Paris) | ![]() Élodie Gigout ingénieur de recherche au Centre de recherche en gestion de l’École polytechnique (IP Paris) |
En Bref
- Le cancer du sein touche près de 2,3 millions de nouvelles patientes chaque année dans le monde et près de la moitié de ces patientes arrêtent ou espacent ce traitement en cours de route.
- Le suivi des traitements a un coût psychologique important : effets secondaires persistants, rappel constant de la maladie, répercussions sur la qualité de vie et sur le sentiment d’identité.
- La motivation à suivre son traitement sur la durée reste mal comprise.
- La théorie de l’autodétermination offre un cadre permettant d’appréhender la motivation de manière dynamique et de distinguer deux grandes formes de motivation : la motivation autonome et la motivation contrôlée.
- Seule la motivation autonome prédit significativement l’intention de poursuivre le traitement et agir sur cette intention passe par les réponses apportées à trois besoins psychologiques : se sentir accompagnée, capable de faire face à cette épreuve et libre de choisir.

Le cancer du sein touche près de 2,3 millions de nouvelles patientes chaque année dans le monde, ce qui en fait le cancer le plus fréquent chez les femmes. Une fois le traitement initial terminé, beaucoup doivent poursuivre pendant des années, parfois plus d’une décennie, un traitement au long cours qui s’accompagne d’effets secondaires persistants et d’un rappel quotidien de la maladie. Près de la moitié de ces patientes finissent pourtant par arrêter ou espacer ce traitement en cours de route, avec un risque accru de rechute à la clé. Cet arrêt témoigne d’une évolution de la motivation à se faire soigner. Quelles sont les causes de ce phénomène ?
Deux grandes situations cliniques se présentent après le traitement initial. Les patientes en rémission après un traitement curatif doivent généralement poursuivre une hormonothérapie orale (tamoxifène, inhibiteurs de l’aromatase) pendant cinq à dix ans ; entre 30 % et 50 % d’entre elles l’interrompent pourtant avant les cinq ans, avec un risque de rechute documenté. Les patientes atteintes d’un cancer métastatique, elles, doivent souvent enchaîner plusieurs lignes de thérapies orales ciblées, ce qui expose à une toxicité cumulative et à un risque accru de non-observance. Au-delà de la contrainte physique, ce suivi au long cours impose un coût psychologique quotidien : effets secondaires persistants, rappel constant de la maladie, répercussions sur la qualité de vie et sur le sentiment d’identité.
Deux formes de motivation, un seul mécanisme
La plupart des recherches existantes sur ces comportements s’étaient jusqu’ici concentrées sur l’hormonothérapie adjuvante des patientes en rémission. Les patientes métastatiques étaient donc largement exclues et c’est cette lacune que notre récente étude cherche à combler en recrutant des femmes dans les deux situations cliniques. Les déterminants socio-économiques (niveau d’éducation, emploi, contraintes financières), cliniques (effets secondaires, complexité du parcours de soins) et relationnels (qualité de la communication avec le médecin) de la non-observance sont déjà bien documentés dans la littérature scientifique. Ce qui restait mal compris, c’est le mécanisme motivationnel qui relie ces facteurs au comportement d’observance sur la durée.
Pour explorer cette question, nous nous sommes appuyés sur la théorie de l’autodétermination. Celle-ci correspond à un cadre de psychologie bien établi qui distingue deux grandes formes de motivation : la motivation autonome et la motivation contrôlée. La motivation autonome repose sur l’adhésion de la patiente à ses propres valeurs : elle suit son traitement parce que cela a du sens pour elle. Tandis que la motivation contrôlée1, à l’inverse, provient d’une pression extérieure ; la peur de la rechute, la pression de l’entourage, un sentiment de culpabilité. Cette théorie de l’autodétermination postule que la satisfaction de trois besoins psychologiques fondamentaux : le sentiment de compétence, le sentiment d’autonomie et le sentiment de lien social. Déjà validé pour l’observance médicamenteuse dans le diabète ou l’hypertension, ce cadre théorique n’avait jamais été testé empiriquement dans le contexte du cancer du sein.
Pour le tester, des femmes adultes atteintes d’un cancer du sein, ayant terminé les traitements curatifs et prenant une hormonothérapie ou une thérapie orale depuis au moins six mois, ont été recrutées via la plateforme française Seintinelles, une communauté de patientes volontaires. Après une première phase exploratoire pour valider le questionnaire auprès de 89 participantes, une seconde phase, portant sur 412 femmes, a permis de tester un modèle statistique fondé sur l’auto-détermination.




